vendredi 28 février 2014

Radars-éoliennes, un combat de Don Quichotte ?

Le ministère de l’écologie, du développement durable et de l’énergie s’est fixé pour objectif d’atteindre en 2020 une proportion de 23% d’énergies renouvelables dans la consommation totale d’énergie. Dans le domaine éolien, la France possède le deuxième gisement européen après la Grande Bretagne.
Pourtant, la montée en puissance de l’éolien semble marquer un fléchissement de nature à compromettre l’atteinte de l’objectif fixé. Parmi les raisons invoquées, outre les risques et aléas pesant sur la rentabilité de ce type d’investissement, les contraintes liées à l’environnement occupent une place importante (protection de la faune, nuisances sonores, perturbation d’autres systèmes, etc.). Même si la préservation des servitudes aéronautiques et électromagnétiques du ministère de la défense ne constitue pas la première contrainte opposée par l’administration, elle est régulièrement mise en avant dans les médias. Avec la problématique des obstacles à la circulation des aéronefs, dont il n’est pas question dans cet article, les perturbations électromagnétiques subies par les radars constituent la principale manifestation des nuisances à considérer.
En effet, la présence d’éoliennes dans la zone de couverture des radars, qu’ils soient dédiés à la météorologie, à la circulation aérienne civile ou à la surveillance aérienne militaire, crée des perturbations électromagnétiques (masque, faux échos, réflexion) susceptibles de gêner la bonne exécution des missions de service public et de défense aérienne. C’est pourquoi tout projet de construction de parc éolien est soumis à une autorisation préfectorale sur la base d’une analyse menée par l’administration[1][1].
En ce qui concerne les zones aériennes de défense, l’exploitant implante les aérogénérateurs selon une configuration qui fait l’objet d’un accord écrit des services compétents sur le secteur objet du projet d’implantation. L’administration fonde son avis sur des éléments réglementaires qui définissent non seulement des zones d’interdiction, mais aussi des zones dites de coordination où l’implantation peut être autorisée en partie en fonction de critères de hauteur et de disposition qui permettent de limiter les perturbations.
Les promoteurs éoliens exercent une pression constante, notamment au niveau interministériel, et semblent souhaiter une remise à plat des règles actuelles. Pourtant, la hauteur croissante des éoliennes (le plafond des 150 mètres est désormais franchi), portent l’administration à la prudence. En effet, considérant les nuisances observées au-delà même des distances à partir desquelles les implantations sont autorisées, ne pourrait-elle pas envisager d’étendre ses zones de coordination ?
Au plan technique, seuls des vols de contrôle réalisés pour chaque radar permettraient de valider les modèles théoriques et d’apprécier précisément l’ampleur de la dégradation. Toutefois, le coût de l’heure de vol confronté aux volumes de détection en jeu montrent les limites d’une telle démarche qui ne peut en aucun cas être exhaustive. C’est pourquoi le ministère de la défense finance notamment un projet d’étude amont relatif à la mise au point d’un outil de simulation puissant qui intègrera des modèles de radars et de champs d’éoliennes dans un environnement géographique réaliste et permettra de délimiter l’effet de masque. 
A terme, l’intégration dans les radars de nouvelle génération d’un filtre spécifique facilitera le traitement des effets perturbateurs. Cette solution pourra dans certains cas être combinée à l’installation d’un radar complémentaire, opportunément disposé pour couvrir la zone masquée par les champs d’éoliennes – sous réserve de la démonstration de la plus-value, de la faisabilité et de la rentabilité de ce « gap filler », qui reste à financer.
Côté promoteurs éoliens, des travaux industriels visant à améliorer la furtivité des pales des éoliennes devraient contribuer à l’atténuation de certaines nuisances (notamment les faux plots).
Certes, des partenariats pourraient être envisagés, selon une approche interministérielle ou même public-privé. Toutefois, s’agissant d’intérêts divergents, d’aménagements juridiques et de domaines extérieurs au cœur de mission, l’enjeu semble insurmontable.
Force est de constater qu’il n’existe pas de solution triviale. Faut-il pour autant considérer qu’il est illusoire de fixer des limites au développement de l’éolien, notamment sur les zones où il est susceptible d’apporter une gène à l’exercice de missions de service public et de défense nationale (circulation aérienne, secours aux aéronefs, surveillance de l’espace aérien) ?
Dans le roman de Cervantès, Don Quichotte est vaincu, il retrouve la raison et renonce à son combat chevaleresque contre les moulins à vent. Ces derniers ont pourtant fini par disparaître, remplacés par des technologies plus efficaces.



[1] Arrêté du 26/08/11 relatif aux installations de production d’électricité utilisant l’énergie mécanique du vent au sein d’une installation soumise à autorisation au titre de la rubrique 2980 de la législation des installations classées pour la protection de l’environnement.

jeudi 27 février 2014

Vers une stratégie européenne ?


Les nombreuses références à Napoléon, Clausewitz, Jomini et à d'autres illustres stratèges européens que l'on rencontre dans les ouvrages spécialisés ainsi que la richesse de notre histoire militaire conduisent à penser que l'Europe dispose aujourd'hui de suffisamment de sagesse pour se doter d'une stratégie de sécurité et de défense. A la lumière de l'actualité, on peut cependant se demander si une stratégie européenne paraît réaliste.
En effet, l'organisation politique et militaire de l'Union européenne (UE) et sa forte implication internationale sont dimensionnantes pour la définition d'une stratégie. Dès lors, il paraît réaliste d'envisager que la PESD1 soit déclinée en principes stratégiques adaptés à la fois aux enjeux internationaux et aux moyens dont dispose l'Union. Il conviendra cependant d'en délimiter clairement le périmètre fonctionnel et la portée géographique.


Des contraintes liées à l'organisation de l'Union


Une nation qui dispose d'une politique de sécurité et de défense peut élaborer une stratégie globale qui s'appuie sur les principes de cette politique : l'Etat souverain est garant de son application et il organise une chaîne de responsabilités chargée de la mise en œuvre de la stratégie nationale. Dans le cas d'une union, la difficulté à s'entendre et à parler d'une même voix conduit à des contraintes politiques et organisationnelles qui peuvent s'avérer pénalisantes pour l'efficacité et la crédibilité d'une stratégie commune.
C'est ainsi qu'on ne retrouve pas dans l'organisation de l'UE de lien aussi fort entre le politique et le stratège que ce qu'on peut observer dans un état souverain. Pourtant, l'union s'est dotée d'une PESD ainsi que d'une stratégie européenne de sécurité2 et elle a créé les organes civils et militaires nécessaires à la mise en œuvre des fonctions correspondantes : comité politique et de sécurité (COPS), comité militaire (CMUE), comité civil (CIVCOM), état-major (EMUE), centre de situation (SITCEN), etc. Mais on observe que le déclenchement de certaines opérations repose encore beaucoup sur des dynamiques nationales, comme ce fût le cas pour l'opération ARTEMIS, montée en 2003 sous l'impulsion de la France qui fournissait la majorité des moyens.
En fait, aucun des Etats n'a confié l'intégralité de sa sécurité et de sa défense à l'UE : une telle délégation ne peut se concevoir que dans une fédération comme c'est le cas par exemple en Suisse ou aux Etats-Unis. A défaut, on risque d’aboutir à une stratégie commune qui relève sinon de la subsidiarité, du moins d'actions lointaines qui ne concernent pas les intérêts fondamentaux des parties ou qui ne représentent pas un danger immédiat et direct pour leur sécurité nationale. La question est de savoir si des nations individuellement déterminées n'ont pas un poids stratégique plus important qu'une union sinon divisée, du moins dispersée dans ses options géostratégiques.
Quoiqu'il en soit, il ne paraît pas réaliste d'envisager que l'UE se dote un jour de l'équivalent d'un chef des armées seul responsable du déclenchement du feu nucléaire. Actuellement, elle envisage tout au plus la création d'un poste de ministre des Affaires étrangères européen adjoint chargé de la politique de sécurité et de défense3. Le parlement européen souligne aussi « l'importance du traité constitutionnel, qui permettra d'importantes avancées vers une Union de la sécurité et de la défense, et ce notamment grâce à la création d'un poste de ministre européen des affaires étrangères, qui sera également vice-président de la Commission ».
Dans un tel contexte, il paraît irréaliste de concevoir une stratégie globale de défense des intérêts vitaux de l'ensemble des pays d'Europe, mise en œuvre sous l’autorité d’un unique décideur qui disposerait de tous les moyens au travers d'un système de défense intégré de type OTAN. La France et d'autres pays européens rejetteraient sans aucun doute une telle stratégie.
Si l'organisation politique et militaire de l'UE ne paraît pas propice à l'élaboration d'une stratégie « intégrée », nous allons voir que les organisations existantes au plan international jouent déjà un rôle clé dans certains volets de la stratégie européenne.



L'implication internationale de l'Union

Au plan international, les Etats forment des alliances, établissent des accords de défense ou signent des traités de non agression qui formalisent l'attitude qu'ils sont censés adopter en fonction d'événements identifiés, qu'il s'agisse de tensions, de crises ou d'agressions. Dans le cas de l'UE, une stratégie globale doit d'une part s'inscrire dans le contexte stratégique allié - la relation transatlantique est « irremplaçable » - et d'autre part relever du contrôle des Nations unies en ce qui concerne les actions en faveur de la paix et du respect du droit international. C'est précisément dans cet esprit qu'on été conduits les sommets de l'OTAN4 et de l'UE tenus durant les quinze dernières années.
L'OTAN constitue l'exemple le plus abouti d'alliance de défense collective entre Etats souverains. L'article 5 du Traité de Washington prévoit une assistance mutuelle en cas d'agression armée contre l'un de ses membres5. Le projet de traité constitutionnel européen prévoit également la mise en place d'une « clause de solidarité au cas où un État membre serait frappé par un attentat terroriste, une catastrophe naturelle ou une catastrophe causée par l'homme » ainsi que l'adoption d'une clause d'assistance mutuelle. Ces clauses montrent notamment qu'il existe deux stratégies susceptibles de concerner les Etats membres des deux organisations : d'où le souhait de l'UE de délimiter ses domaines de compétence propres et, en accord avec l'OTAN, d'éviter les duplications et de privilégier la complémentarité.
C'est ainsi qu'ont été établis des arrangements permanents, dont font partie les dispositions « Berlin plus », qui renforcent la capacité opérationnelle de l'UE et fixent le cadre dans lequel s'inscrit le partenariat stratégique entre les deux organisations dans le domaine de la gestion des crises. L'UE se voit notamment attribuer des missions humanitaires, de maintien de la paix ou de gestion de crises dites « de Petersberg ». On peut considérer que ces différents accords précisent en partie les contours d'une stratégie européenne.
Avec l'ONU, l'expérience de l'opération Artémis en 2003 à ouvert la porte à une collaboration accrue et à la définition de procédures de gestion des crises. En effet, la stratégie européenne de sécurité rappelle que « La responsabilité première pour le maintien de la paix et de la sécurité au niveau international incombe au Conseil de sécurité des Nations Unies. » et que nous devons être prêts à agir, dans le cadre d'un système multilatéral efficace, lorsque les règles des organisations internationales, des régimes ou des traités ne sont pas respectées.
Nous avons vu que les termes de la politique de l’UE en matière de sécurité et de défense définissent son périmètre d’action et les modalités de son implication internationale. On peut en déduire quelles pourraient être les grandes lignes d’une stratégie européenne.

Contours d'une stratégie


L'Union dispose depuis 2003 d'une stratégie européenne de sécurité qui énonce un certain nombre de mesures destinées à anticiper les crises en combinant des moyens d'actions politiques, diplomatiques, militaires ou civils.
En fait, il s’agit pour l’Union de sécuriser sa périphérie, c'est-à-dire l’Europe centrale et orientale ainsi que le pourtour méditerranéen. En cas d’échec sur les terrains politique et diplomatique, elle doit disposer d’une stratégie militaire ou civile, voire civilo-militaire, lui permettant d’assurer les missions de Petersberg sur cette zone. Il s'agit de poursuivre l'incitation aux réformes dans les Balkans, de contribuer au règlement du conflit israélo-arabe, priorité stratégique pour l'Europe, et de s'engager aux côtés des partenaires méditerranéens dans une coopération notamment en matière de sécurité dans le cadre du processus de Barcelone.
Le Conseil a également approuvé en 2003 une stratégie contre la prolifération des armes de destruction massive6 qui prévoit la mise en œuvre, en dernier ressort, de mesures coercitives dans le cadre du chapitre VII de la Charte des Nations Unies et du droit international (sanctions, sélectives ou globales, interception des cargaisons et, le cas échéant, recours à la force). En matière de prévention, l’UE réfléchit également à un éventail de missions élargi qui pourrait inclure des opérations de désarmement conjointes ou l'aide aux pays tiers dans la lutte contre le terrorisme.
Il paraitrait pertinent de confier aux organes militaires de l'Union la rédaction du volet militaire de ces stratégies, éventuellement sous le pilotage du Collège européen de sécurité et de défense européenne qui est chargé « d'analyser les menaces et les concepts de sécurité »7.
Par ailleurs, les derniers conflits (Kosovo, Afghanistan, Irak) ont montré que l’UE doit se positionner par rapport à la stratégie de l’«hyperpuissance»8 américaine, en évitant les duplications mais surtout en se répartissant les tâches en fonction des zones d’intérêt et des savoirs faire respectifs.
Dans le domaine de l'assistance mutuelle, l'installation prochaine de systèmes anti-missiles stratégiques américains en Pologne et en Tchécoslovaquie montrent que les pays européens s'appuient encore largement sur l'OTAN pour assurer leur sécurité, c'est pourquoi on peut considérer qu'une stratégie proprement européenne de dissuasion n'est pas encore à l'ordre du jour.
Il existe d’autres défis à relever, comme la sécurité des approvisionnements d’énergie et de matières premières, mais l’élaboration d’une stratégie souffre souvent de l’absence de volonté politique forte – travers souvent reproché à l’UE. Enfin, l’expression d’une stratégie européenne reste bornée par des lacunes capacitaires identifiées dont la résorption demeure une priorité.

Crédibilité et détermination

L'UE doit élaborer une stratégie crédible qui montre sa détermination à agir. Elle ne doit pas se substituer aux volets « régaliens » des stratégies des Etats souverains qui la composent et elle doit être complémentaire de la stratégie de défense transatlantique. Dans le cadre du maintien de la paix et du respect du droit international, elle doit également permettre la mise en œuvre de décisions du Conseil de sécurité des Nations Unies.



1Politique européenne de sécurité et de défense.
2Stratégie européenne de sécurité adoptée par le parlement européen à Bruxelles le 12 décembre 2003.
3Résolution du Parlement européen sur la mise en œuvre de la stratégie européenne de sécurité dans le cadre de la PESD (2006/2033(INI)).
4 Organisation du Traité de l'Atlantique nord.
5 L’article 5 a été invoqué pour la première fois par les Etats-Unis après les attentats du 11 septembre 2001.
6 Approuvée le 9 décembre 2003 (15708/03).
7 Résolution du 14 avril 2005 sur la stratégie européenne de sécurité, JOC C 33 E du 9.2.2006, p.580.
8 Terme utilisé par Hubert Védrine en 1998 pour qualifier la puissance des Etats-Unis après la chute de l'URSS.

"Le vrai choix" face aux Etats-Unis

Dans son livre intitulé «Le vrai choix»1, le stratège américain Zbigniew Brzezinski se fait le promoteur d’une hégémonie américaine qui constituerait le seul recours pour enrayer le chaos mondial. Universitaire renommé, ancien conseiller du président Carter, il représente un courant de pensée qui inspire démocrates et républicains depuis la guerre froide, dans le cadre d'une stratégie de contrôle du monde par l’établissement de têtes de pont démocratiques sur l’échiquier eurasien.
Dès lors, il paraît intéressant d'étudier ses théories pour envisager quels avantages la France peut tirer de l’influence de son puissant allié historique.
Procédant à une analyse méthodique du contexte géostratégique mondial et plus particulièrement du «grand échiquier»
2 eurasien sur lequel opère la puissance globale des Etats-Unis, Brzezinski prône une diffusion la plus large possible de la démocratie et des valeurs américaines. Mais il reconnaît que l’Amérique a besoin de partager le fardeau de la stabilité mondiale avec ses alliés occidentaux dans une communauté d’intérêts partagés. On peut déduire de cette analyse que la France gagnera à s’inscrire dans ce mouvement en participant, dans un cadre résolument européen, aux opérations de maintien de la paix menées sous mandat international. Elle devra toutefois concentrer ses efforts sur les actions qui relèvent de sa sphère d’influence traditionnelle et veiller à préserver ses intérêts.
Nous aborderons d’abord la vision géostratégique de Brzezinski sur les «Balkans mondiaux». Nous verrons ensuite pourquoi, selon lui, la puissance globale américaine doit s’appuyer sur ses alliés et nous envisagerons, pour terminer, comment la France peut tirer le meilleur parti d’un tel contexte.


A la conquête des «Balkans mondiaux»

Brzezinski considère que les États-Unis, première «puissance globale» de l'histoire, exercent une hégémonie d'un type nouveau recourant à l'influence indirecte et à un système élaboré d'alliances et de coalitions qui couvre la planète. Il explique cette primauté globale par le dynamisme de son économie et l'attractivité de son système démocratique. In fine, la stabilité mondiale est assujettie à l'acceptation du leadership américain.
Dans cette perspective, Brzezinski oriente son analyse vers «l'échiquier eurasien», théâtre des principaux enjeux stratégiques à venir et point d'ancrage d'une «domination globale». Cet espace qui s'étend de l'Europe à l'Asie du Sud-Est doit faire l'objet de toute l'attention des États-Unis, dans l'exercice d'un authentique multilatéralisme, afin d'éviter l'émergence d'un rival potentiel. En effet, l'Amérique pourrait avoir à faire face à des coalitions régionales visant à la bouter hors de l'Eurasie et menaçant son statut de puissance globale.
Dans Le grand échiquier, Brzezinski identifie les principaux acteurs géostratégiques sur cette zone: la France, l'Allemagne, la Russie, la Chine et l'Inde. L'Eurasie est observée comme une sorte de dipôle avec d'un côté l'union européenne en pleine expansion et de l'autre l'Asie du Sud-Est qui voit l'émergence d'une «Grande Chine». Entre ces deux pôles, l'Asie centrale ne présente pas de repères géopolitiques fermes : ces «Balkans eurasiens», riches en hydrocarbures, sont exposés au morcellement et constituent le théâtre privilégié de l'expression des affrontements d'intérêts entre grandes puissances. Par ailleurs, la sécurité dans le golfe persique demeure selon lui du ressort de son pays.
A propos du fondamentalisme islamique, Brzezinski le décrit comme un vecteur de violence diffuse, dénué de portée stratégique. Dans Le vrai choix, publié en 2003, il ne peut qu'admettre la réalité de la menace terroriste, mais il considère qu'elle n'est que le symptôme de turbulences régionales et sociales et met en garde contre le risque d'isolement qu'encourt un pays obsédé par sa sécurité intérieure. Il insiste également sur l'interdépendance croissante induite par la mondialisation et préconise un renforcement du partenariat transatlantique et la projection planétaire du rayon d'action de l'OTAN.
Alors que Le grand échiquier reflétait la lutte de Brzezinski contre les derniers relents du communisme et ressemblait à un plan de bataille pour achever la guerre froide, Le vrai choix présente une vision stratégique nouvelle, même si cette vision est toujours guidée par la volonté de conforter le leadership américain. Cependant, elle ne doit pas laisser prise à l'antiaméricanisme, c'est pourquoi les États-Unis doivent promouvoir des objectifs auxquels le reste de la planète puisse adhérer.
Dans ce dessein, l'Europe constitue la tête de pont géostratégique fondamentale de l'Amérique : son élargissement accroît automatiquement l'influence des États-Unis. La construction d'une Europe fondée sur l'axe franco-allemand, élargissant la coopération démocratique sur le continent, constitue un facteur de stabilité géopolitique qui est conforme aux intérêts des États-Unis. Mais Brzezinski exclut l'hypothèse que l'Europe forme un jour une entité politique homogène pesant sur les relations internationales.
Selon lui, sans l'OTAN, l'Europe se fragmenterait rapidement : l'essentiel est de lier son élargissement à celui de l'Europe. L'expansion de l'OTAN doit permettre aux États-Unis d'élaborer une politique d'ensemble en Eurasie. Dès 1997, il envisage l'intégration prochaine des états baltes et balkaniques et il estime qu'il ne faut pas fermer les portes à la Russie, même si la question de son éventuelle adhésion lui paraît lointaine.
Il situe les champs d'action communs au Moyen-Orient, qu'il s'agisse du processus de paix israélo-palestinien ou de la reconstruction d'un État irakien stable, l'objectif étant d'éviter une collision frontale entre l'Ouest et l'Islam. Au-delà, l'arc de crise qui s'étend du golfe persique au détroit de Malacca peut devenir moins explosif si l'Amérique, l'Europe et l'Asie fournissent une réponse commune aux menaces multiples qui perturbent ces régions. Dès lors, les Etats-Unis ne doivent-ils pas s'appuyer en priorité sur leurs alliés d'outre atlantique ?

Un nécessaire partage du fardeau

Le vrai choix a été publié plus de deux ans après les événements du 11 septembre, alors que les états-unis étaient engagés sur le théâtre afghan dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et en Irak, au motif de la lutte contre la prolifération des armes de destruction massive. On savait déjà que les raisons invoquées par les américains pour engager la guerre contre l'Irak étaient fausses, et Brzezinski souligne l'atteinte portée par ce mensonge à l'image internationale de son pays. Mais surtout, il en profite pour montrer l'importance de rechercher «un soutien international le plus large possible» car ces deux campagnes apparaissent selon lui comme les «prototypes des engagements militaires à venir». Dans un article du Washington Post en janvier 2006, il ajoute que «la victoire telle qu'elle a été définie par l'administration Bush est improbable». Après le traumatisme du Vietnam et avec l'enlisement actuel en Irak, les États-Unis expérimentent une fois de plus les limites de leur puissance globale.
Brzezinski observe également un rejet croissant du leadership américain qui risque d'entraîner un isolement des États-Unis. En effet, «le monde s'interroge sur les véritables motivations qui déterminent l'exercice de la puissance américaine». La désignation d'états « hors-la-loi » et des formules comme «qui n'est pas avec nous est contre nous» peuvent être source d'intolérance et faire le lit de l'antiaméricanisme. Or les États-Unis ne peuvent pas assurer seuls la stabilisation des «Balkans mondiaux» et ils doivent prendre acte du multilatéralisme induit par la mondialisation en se choisissant des alliés qui partagent leurs valeurs et leurs intérêts.
Selon lui, trois objectifs majeurs doivent guider l'engagement des États-Unis : la résolution du conflit israélo-arabe, la maîtrise de la zone de production pétrolière qui s'étend du golfe persique à l'Asie centrale et la lutte contre le terrorisme et la prolifération des armes de destruction massive.
L'Europe a évidemment un rôle à jouer dans ces enjeux stratégiques. Au Moyen-Orient, seule une «implication convergente» pourra conduire à une solution viable. En matière de lutte contre le terrorisme et la prolifération des armes de destruction massive, l'Europe est concernée au même titre que les États-Unis, même si parfois les analyses divergent.
Aussi, Brzezinski admet qu'aujourd'hui, les États-Unis ont besoin de l’Europe qui a «le potentiel politique, militaire et économique requis pour accomplir les tâches de l'heure». Mais il reconnaît qu'il ne peut pas y avoir d'engagement européen si l'Amérique s'attribue la direction exclusive d'une alliance. C'est pourquoi leur collaboration doit opérer selon «des modalités souples et différenciées». Les capacités militaires européennes peuvent compléter la puissance américaine pour constituer, dans un «multilatéralisme responsable», le «noyau de la stabilité mondiale». De plus, la combinaison des ressources économiques des deux parties offrirait «l'omnipotence mondiale» à la communauté atlantique.
Il est donc de l'intérêt des «deux zones les plus développées de la planète» de partager leurs responsabilités pour contrer les menaces communes. Face à un tel défi, quel peut être le rôle de la France parmi ses alliés européens ?

La part de la France

Il est aujourd'hui admis que toute action militaire d'ampleur doit être légitimée par un mandat international, soutenue par une coalition la plus large possible et faire appel à une force significative dotée de tous les moyens nécessaires à la conduite des opérations modernes (capacités de commandement interallié, de projection, de renseignement, de gestion de l'information, etc.).
Or la France, tout comme ses partenaires européens, ne peut mener seule de telles opérations, en raison de certaines lacunes capacitaires et du volume de forces nécessaire. C'est pourquoi elle a engagé des réformes profondes conduites dans un esprit de construction d'une Europe de la défense.
L'opération Artémis, menée en République Démocratique du Congo (2003), constitue dans ce domaine une première, puisque la France jouait le rôle de nation cadre au sein d'une large coalition dont le noyau était français et la majorité des participants européens.
Pour sa part, l'Europe a engagé un plan d'action destiné à résorber ses lacunes capacitaires d'ici 2010 (transport stratégique, drônes, missiles tactiques, etc.). En attendant cette échéance, seules les opérations en coalition permettent aujourd'hui de disposer de tous les moyens nécessaires aux modes d'opération modernes.
Au delà de ses engagements au titre de l'Union européenne, qui ne concernent à l'heure actuelle que 10 % de ses effectifs en opération, on notera que la France intervient également en coalition de circonstance, dans un cadre OTAN ou au titre des forces de l'ONU.
Si on observe par ailleurs la diversité des opérations menées actuellement par la France et le nombre de théâtres sur lesquels elle est engagée, le contraste entre ses ambitions géopolitiques et l'effort important et constant qu'elle demande à ses armées inciterait à envisager une remise à plat de ses priorités stratégiques. Pour le moins, la France pourrait doser son effort tout en privilégiant les opérations menées sous pavillon européen.
Quoi qu'il en soit, le droit international est un prérequis indispensable à tout engagement militaire de la France sur un théâtre extérieur: «nous devons œuvrer à un ordre international fondé sur la règle de droit et sur la sécurité collective, sur un ordre plus juste, plus représentatif
3». Il s'agit là d'une politique de préservation de la paix et de la sécurité internationale qui se démarque de la vision stratégique américaine reposant sur le principe de l'hégémonie, qu'elle use d'actions préemptives ou de soft power.
Ce cadre étant posé, les éventuelles possibilités non pas de convergence, mais de synergie ou de complémentarité entre les ambitions stratégiques des États-Unis et celles de la France ne s'imposent pas de manière évidente. Pourtant, nos deux pays interviennent côte à côte en Afghanistan, au Kosovo et ils partagent, nous l'avons vu, un certain nombre d'intérêts stratégiques.
Une chose est sûre : la situation en Irak nous montre que toutes les initiatives américaines ne sont pas vouées au succès et qu'il est parfois salutaire que quelques voix discordantes viennent tempérer l'impétuosité de cette «hyperpuissance». D'ailleurs, il est probable que dans les années à venir, les États-Unis redécouvrent les vertus du multilatéralisme, notamment pour organiser le retour à la paix au Moyen-Orient.
Dans ce contexte, la France peut tirer parti de plusieurs atouts majeurs. Tout d'abord, les stratèges américains perçoivent aujourd'hui mieux qu'hier l'intérêt de déléguer à leurs alliés les interventions sur certains points chauds jugés moins prioritaires. C'est ainsi que les États-Unis ont encouragé et appuyé le récent renforcement de la FINUL par l'armée française. Notre pays dispose par ailleurs d'un certain nombre de capacités stratégiques, comme les armes de précision et le renseignement satellitaire, qui lui permettent de compter au sein d'une coalition.
Ensuite, les relations privilégiées qu'entretient la France avec certains pays arabes du Moyen-Orient sont un atout pour aider à la résolution du conflit israélo-arabe. En effet, les sympathies pro-israéliennes des États-Unis, le rejet que suscite leur présence au Moyen-Orient et le caractère arbitraire de leur intervention en Irak sont autant d'éléments qui les poussent à recourir à des «tierces puissances» plus à même de rétablir le dialogue. La France bénéficie également d'une certaine influence en Afrique parmi les pays amis de la zone francophone. Enfin, au sein de l'Europe, la France est un acteur incontournable en raison de son rôle politique de membre fondateur et de son statut de puissance nucléaire.
On le voit, la France, membre du conseil de sécurité des Nations Unies, dispose de tous les arguments lui permettant d'équilibrer, voire de modérer l'expression de la puissance américaine et parfois de composer avec elle dans l'environnement stratégique mondial. De plus, elle semble avoir tiré les leçons des opérations des années 90 où ses alliés anglo-saxons savaient mieux qu'elle obtenir les dividendes économiques de leurs actions pacificatrices. Ainsi, sans renoncer aux idéaux qui motivent sa politique extérieure, la France pourrait valoriser son action et obtenir les contreparties économiques des opérations de stabilisation, de rétablissement de la paix et de reconstruction. On ne peut se poser des questions d'efficience en matière de politique de défense sans envisager également la plus value financière des opérations de rétablissement de la paix.
Aussi, une puissance moyenne ne peut pas se permettre d'être le «gendarme du monde» et elle doit pouvoir déléguer aux puissances régionales la pacification des pays lointains. C'est pourquoi une revue de nos opérations extérieures sous l'angle économique permettrait de confronter le coût de notre stratégie à l'état final recherché.

A la lumière des écrits du stratège américain Zbigniew Brzezinski, nous avons vu que l’Amérique a besoin de partager le fardeau de la stabilité mondiale avec ses alliés en s'appuyant sur un partenariat euroatlantique élargi. La France, pour sa part, n'a plus la capacité de mener des opérations extérieures à la hauteur de ses ambitions diplomatiques et à l'échelle de la planète. Elle doit donc faire des choix et réaliser une véritable revue de ses théâtres d'opérations afin de privilégier une stratégie d'influence compatible avec ses moyens.

1 The choice. Domination or Leadership, Basic Books, 2004.2 The Grand Chessboard, Basic Books, 1997.3 Extrait de l’allocution du Président de la République le 19 janvier 2006 à l'Ile Longue.