Dès lors, il paraît intéressant d'étudier ses théories pour envisager quels avantages la France peut tirer de l’influence de son puissant allié historique.
Procédant à une analyse méthodique du contexte géostratégique mondial et plus particulièrement du «grand échiquier»2 eurasien sur lequel opère la puissance globale des Etats-Unis, Brzezinski prône une diffusion la plus large possible de la démocratie et des valeurs américaines. Mais il reconnaît que l’Amérique a besoin de partager le fardeau de la stabilité mondiale avec ses alliés occidentaux dans une communauté d’intérêts partagés. On peut déduire de cette analyse que la France gagnera à s’inscrire dans ce mouvement en participant, dans un cadre résolument européen, aux opérations de maintien de la paix menées sous mandat international. Elle devra toutefois concentrer ses efforts sur les actions qui relèvent de sa sphère d’influence traditionnelle et veiller à préserver ses intérêts.
Nous aborderons d’abord la vision géostratégique de Brzezinski sur les «Balkans mondiaux». Nous verrons ensuite pourquoi, selon lui, la puissance globale américaine doit s’appuyer sur ses alliés et nous envisagerons, pour terminer, comment la France peut tirer le meilleur parti d’un tel contexte.
A la conquête des «Balkans mondiaux»
Brzezinski considère que les États-Unis, première «puissance globale» de l'histoire, exercent une hégémonie d'un type nouveau recourant à l'influence indirecte et à un système élaboré d'alliances et de coalitions qui couvre la planète. Il explique cette primauté globale par le dynamisme de son économie et l'attractivité de son système démocratique. In fine, la stabilité mondiale est assujettie à l'acceptation du leadership américain.
Dans cette perspective, Brzezinski oriente son analyse vers «l'échiquier eurasien», théâtre des principaux enjeux stratégiques à venir et point d'ancrage d'une «domination globale». Cet espace qui s'étend de l'Europe à l'Asie du Sud-Est doit faire l'objet de toute l'attention des États-Unis, dans l'exercice d'un authentique multilatéralisme, afin d'éviter l'émergence d'un rival potentiel. En effet, l'Amérique pourrait avoir à faire face à des coalitions régionales visant à la bouter hors de l'Eurasie et menaçant son statut de puissance globale.
Dans Le grand échiquier, Brzezinski identifie les principaux acteurs géostratégiques sur cette zone: la France, l'Allemagne, la Russie, la Chine et l'Inde. L'Eurasie est observée comme une sorte de dipôle avec d'un côté l'union européenne en pleine expansion et de l'autre l'Asie du Sud-Est qui voit l'émergence d'une «Grande Chine». Entre ces deux pôles, l'Asie centrale ne présente pas de repères géopolitiques fermes : ces «Balkans eurasiens», riches en hydrocarbures, sont exposés au morcellement et constituent le théâtre privilégié de l'expression des affrontements d'intérêts entre grandes puissances. Par ailleurs, la sécurité dans le golfe persique demeure selon lui du ressort de son pays.
A propos du fondamentalisme islamique, Brzezinski le décrit comme un vecteur de violence diffuse, dénué de portée stratégique. Dans Le vrai choix, publié en 2003, il ne peut qu'admettre la réalité de la menace terroriste, mais il considère qu'elle n'est que le symptôme de turbulences régionales et sociales et met en garde contre le risque d'isolement qu'encourt un pays obsédé par sa sécurité intérieure. Il insiste également sur l'interdépendance croissante induite par la mondialisation et préconise un renforcement du partenariat transatlantique et la projection planétaire du rayon d'action de l'OTAN.
Alors que Le grand échiquier reflétait la lutte de Brzezinski contre les derniers relents du communisme et ressemblait à un plan de bataille pour achever la guerre froide, Le vrai choix présente une vision stratégique nouvelle, même si cette vision est toujours guidée par la volonté de conforter le leadership américain. Cependant, elle ne doit pas laisser prise à l'antiaméricanisme, c'est pourquoi les États-Unis doivent promouvoir des objectifs auxquels le reste de la planète puisse adhérer.
Dans ce dessein, l'Europe constitue la tête de pont géostratégique fondamentale de l'Amérique : son élargissement accroît automatiquement l'influence des États-Unis. La construction d'une Europe fondée sur l'axe franco-allemand, élargissant la coopération démocratique sur le continent, constitue un facteur de stabilité géopolitique qui est conforme aux intérêts des États-Unis. Mais Brzezinski exclut l'hypothèse que l'Europe forme un jour une entité politique homogène pesant sur les relations internationales.
Selon lui, sans l'OTAN, l'Europe se fragmenterait rapidement : l'essentiel est de lier son élargissement à celui de l'Europe. L'expansion de l'OTAN doit permettre aux États-Unis d'élaborer une politique d'ensemble en Eurasie. Dès 1997, il envisage l'intégration prochaine des états baltes et balkaniques et il estime qu'il ne faut pas fermer les portes à la Russie, même si la question de son éventuelle adhésion lui paraît lointaine.
Il situe les champs d'action communs au Moyen-Orient, qu'il s'agisse du processus de paix israélo-palestinien ou de la reconstruction d'un État irakien stable, l'objectif étant d'éviter une collision frontale entre l'Ouest et l'Islam. Au-delà, l'arc de crise qui s'étend du golfe persique au détroit de Malacca peut devenir moins explosif si l'Amérique, l'Europe et l'Asie fournissent une réponse commune aux menaces multiples qui perturbent ces régions. Dès lors, les Etats-Unis ne doivent-ils pas s'appuyer en priorité sur leurs alliés d'outre atlantique ?
Un nécessaire partage du fardeau
Le vrai choix a été publié plus de deux ans après les événements du 11 septembre, alors que les états-unis étaient engagés sur le théâtre afghan dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et en Irak, au motif de la lutte contre la prolifération des armes de destruction massive. On savait déjà que les raisons invoquées par les américains pour engager la guerre contre l'Irak étaient fausses, et Brzezinski souligne l'atteinte portée par ce mensonge à l'image internationale de son pays. Mais surtout, il en profite pour montrer l'importance de rechercher «un soutien international le plus large possible» car ces deux campagnes apparaissent selon lui comme les «prototypes des engagements militaires à venir». Dans un article du Washington Post en janvier 2006, il ajoute que «la victoire telle qu'elle a été définie par l'administration Bush est improbable». Après le traumatisme du Vietnam et avec l'enlisement actuel en Irak, les États-Unis expérimentent une fois de plus les limites de leur puissance globale.
Brzezinski observe également un rejet croissant du leadership américain qui risque d'entraîner un isolement des États-Unis. En effet, «le monde s'interroge sur les véritables motivations qui déterminent l'exercice de la puissance américaine». La désignation d'états « hors-la-loi » et des formules comme «qui n'est pas avec nous est contre nous» peuvent être source d'intolérance et faire le lit de l'antiaméricanisme. Or les États-Unis ne peuvent pas assurer seuls la stabilisation des «Balkans mondiaux» et ils doivent prendre acte du multilatéralisme induit par la mondialisation en se choisissant des alliés qui partagent leurs valeurs et leurs intérêts.
Selon lui, trois objectifs majeurs doivent guider l'engagement des États-Unis : la résolution du conflit israélo-arabe, la maîtrise de la zone de production pétrolière qui s'étend du golfe persique à l'Asie centrale et la lutte contre le terrorisme et la prolifération des armes de destruction massive.
L'Europe a évidemment un rôle à jouer dans ces enjeux stratégiques. Au Moyen-Orient, seule une «implication convergente» pourra conduire à une solution viable. En matière de lutte contre le terrorisme et la prolifération des armes de destruction massive, l'Europe est concernée au même titre que les États-Unis, même si parfois les analyses divergent.
Aussi, Brzezinski admet qu'aujourd'hui, les États-Unis ont besoin de l’Europe qui a «le potentiel politique, militaire et économique requis pour accomplir les tâches de l'heure». Mais il reconnaît qu'il ne peut pas y avoir d'engagement européen si l'Amérique s'attribue la direction exclusive d'une alliance. C'est pourquoi leur collaboration doit opérer selon «des modalités souples et différenciées». Les capacités militaires européennes peuvent compléter la puissance américaine pour constituer, dans un «multilatéralisme responsable», le «noyau de la stabilité mondiale». De plus, la combinaison des ressources économiques des deux parties offrirait «l'omnipotence mondiale» à la communauté atlantique.
Il est donc de l'intérêt des «deux zones les plus développées de la planète» de partager leurs responsabilités pour contrer les menaces communes. Face à un tel défi, quel peut être le rôle de la France parmi ses alliés européens ?
La part de la France
Il est aujourd'hui admis que toute action militaire d'ampleur doit être légitimée par un mandat international, soutenue par une coalition la plus large possible et faire appel à une force significative dotée de tous les moyens nécessaires à la conduite des opérations modernes (capacités de commandement interallié, de projection, de renseignement, de gestion de l'information, etc.).
Or la France, tout comme ses partenaires européens, ne peut mener seule de telles opérations, en raison de certaines lacunes capacitaires et du volume de forces nécessaire. C'est pourquoi elle a engagé des réformes profondes conduites dans un esprit de construction d'une Europe de la défense.
L'opération Artémis, menée en République Démocratique du Congo (2003), constitue dans ce domaine une première, puisque la France jouait le rôle de nation cadre au sein d'une large coalition dont le noyau était français et la majorité des participants européens.
Pour sa part, l'Europe a engagé un plan d'action destiné à résorber ses lacunes capacitaires d'ici 2010 (transport stratégique, drônes, missiles tactiques, etc.). En attendant cette échéance, seules les opérations en coalition permettent aujourd'hui de disposer de tous les moyens nécessaires aux modes d'opération modernes.
Au delà de ses engagements au titre de l'Union européenne, qui ne concernent à l'heure actuelle que 10 % de ses effectifs en opération, on notera que la France intervient également en coalition de circonstance, dans un cadre OTAN ou au titre des forces de l'ONU.
Si on observe par ailleurs la diversité des opérations menées actuellement par la France et le nombre de théâtres sur lesquels elle est engagée, le contraste entre ses ambitions géopolitiques et l'effort important et constant qu'elle demande à ses armées inciterait à envisager une remise à plat de ses priorités stratégiques. Pour le moins, la France pourrait doser son effort tout en privilégiant les opérations menées sous pavillon européen.
Quoi qu'il en soit, le droit international est un prérequis indispensable à tout engagement militaire de la France sur un théâtre extérieur: «nous devons œuvrer à un ordre international fondé sur la règle de droit et sur la sécurité collective, sur un ordre plus juste, plus représentatif
Ce cadre étant posé, les éventuelles possibilités non pas de convergence, mais de synergie ou de complémentarité entre les ambitions stratégiques des États-Unis et celles de la France ne s'imposent pas de manière évidente. Pourtant, nos deux pays interviennent côte à côte en Afghanistan, au Kosovo et ils partagent, nous l'avons vu, un certain nombre d'intérêts stratégiques.
Une chose est sûre : la situation en Irak nous montre que toutes les initiatives américaines ne sont pas vouées au succès et qu'il est parfois salutaire que quelques voix discordantes viennent tempérer l'impétuosité de cette «hyperpuissance». D'ailleurs, il est probable que dans les années à venir, les États-Unis redécouvrent les vertus du multilatéralisme, notamment pour organiser le retour à la paix au Moyen-Orient.
Dans ce contexte, la France peut tirer parti de plusieurs atouts majeurs. Tout d'abord, les stratèges américains perçoivent aujourd'hui mieux qu'hier l'intérêt de déléguer à leurs alliés les interventions sur certains points chauds jugés moins prioritaires. C'est ainsi que les États-Unis ont encouragé et appuyé le récent renforcement de la FINUL par l'armée française. Notre pays dispose par ailleurs d'un certain nombre de capacités stratégiques, comme les armes de précision et le renseignement satellitaire, qui lui permettent de compter au sein d'une coalition.
Ensuite, les relations privilégiées qu'entretient la France avec certains pays arabes du Moyen-Orient sont un atout pour aider à la résolution du conflit israélo-arabe. En effet, les sympathies pro-israéliennes des États-Unis, le rejet que suscite leur présence au Moyen-Orient et le caractère arbitraire de leur intervention en Irak sont autant d'éléments qui les poussent à recourir à des «tierces puissances» plus à même de rétablir le dialogue. La France bénéficie également d'une certaine influence en Afrique parmi les pays amis de la zone francophone. Enfin, au sein de l'Europe, la France est un acteur incontournable en raison de son rôle politique de membre fondateur et de son statut de puissance nucléaire.
On le voit, la France, membre du conseil de sécurité des Nations Unies, dispose de tous les arguments lui permettant d'équilibrer, voire de modérer l'expression de la puissance américaine et parfois de composer avec elle dans l'environnement stratégique mondial. De plus, elle semble avoir tiré les leçons des opérations des années 90 où ses alliés anglo-saxons savaient mieux qu'elle obtenir les dividendes économiques de leurs actions pacificatrices. Ainsi, sans renoncer aux idéaux qui motivent sa politique extérieure, la France pourrait valoriser son action et obtenir les contreparties économiques des opérations de stabilisation, de rétablissement de la paix et de reconstruction. On ne peut se poser des questions d'efficience en matière de politique de défense sans envisager également la plus value financière des opérations de rétablissement de la paix.
Aussi, une puissance moyenne ne peut pas se permettre d'être le «gendarme du monde» et elle doit pouvoir déléguer aux puissances régionales la pacification des pays lointains. C'est pourquoi une revue de nos opérations extérieures sous l'angle économique permettrait de confronter le coût de notre stratégie à l'état final recherché.
A la lumière des écrits du stratège américain Zbigniew Brzezinski, nous avons vu que l’Amérique a besoin de partager le fardeau de la stabilité mondiale avec ses alliés en s'appuyant sur un partenariat euroatlantique élargi. La France, pour sa part, n'a plus la capacité de mener des opérations extérieures à la hauteur de ses ambitions diplomatiques et à l'échelle de la planète. Elle doit donc faire des choix et réaliser une véritable revue de ses théâtres d'opérations afin de privilégier une stratégie d'influence compatible avec ses moyens.
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